Mon intervention a pour thème la liberté russe et la tolérance européenne. Géographiquement, la Russie est, pour sa partie la plus importante, dans l’Europe, dans le continent européen. Néanmoins, depuis plusieurs siècles, elle suit un cours différent – et parfois coupé – de celui de l’Europe. Culturellement, la Russie est, pour l’essentiel, un pays européen. Elle ne l’est que partiellement sur le plan politique, et pas du tout, sur le plan psychologique. Cela peut paraître étrange et paradoxal, mais il faut tenir compte du fait que, traditionnellement, seule une partie insignifiante de la société s’implique dans la culture et la politique. Et cette partie est européenne, à un degré ou à un autre, ce qui n’est pas le cas du pays tout entier.
Historiquement, et même géographiquement, la Russie se trouve à la croisée des chemins, entre l’Est et l’Ouest. Jadis, il s’agissait de choisir entre Rome et Constantinople. Ces derniers temps, c’est, de plus en plus, entre Bruxelles et Pyongyang[1]. La Russie essaie convulsivement de se choisir une voie et un futur politique. Parfois, elle semble même les avoir trouvés : ces huit dernières années, notre gouvernement éloigne, sans faiblir, la Russie de l’Europe, des valeurs et des institutions européennes.
Cela dit, la rhétorique anti-occidentale, devenue une habitude dans la Russie actuelle, ne vise ni l’Europe, ni les États-Unis, ni les Européens, ni les Américains. Le public visé par cette propagande anti-occidentale, c’est la société russe. Grâce à des médias dociles, le Kremlin cherche à convaincre les citoyens russes que la Russie a une voie de développement spécifique, que les valeurs communes à l’humanité n’ont aucun rapport avec nous, que notre pays se trouve dans un environnement hostile, et que tel aurait toujours été le cas dans l’histoire russe.
Un régime quasi-soviétique renaît en Russie, comme en témoignent beaucoup de ses caractéristiques : un groupe politique unique a le monopole du pouvoir ; le système juridique et le parlement sont totalement dépendants de ce groupe ; les élections sont en trompe-l’œil ; les fonctionnaires, l’élite politique, les organes de maintien de l’ordre et les « siloviki[2] » bénéficient d’une pleine impunité. Notre politique extérieure est agressive et notre isolationnisme croît, tandis que nous sommes prêts à collaborer avec des dictatures et à nous opposer à la démocratie occidentale par tous les moyens. Nous n’avons pas la liberté de mener une activité politique légale, la liberté d’organiser des rassemblements et des manifestations. La liberté de parole existe encore, mais elle s’est déjà considérablement réduite.
Notre société connaît tous les éléments de ce système quasi-soviétique, et une grande partie d’entre elle se souvient bien du régime communiste. Je ne dirais pas que, dans l’ensemble, notre société salue la renaissance de procédés autoritaires. Toutefois, le poison de l’autoritarisme se diffuse dans l’organisme, lentement et, semble-t-il, secrètement. Or, la société n’est pas suffisamment immunisée contre ce poison. Notre peuple n’a pas l’habitude de lutter contre de telles maladies. Il sait seulement s’habituer à elles - il a eu des siècles pour apprendre ! - et survivre dans des conditions inhumaines.
Confronté à l’arbitraire de la police, l’homme ordinaire, « l’homme de la rue » préfèrera régler ses problèmes avec de l’argent, et non par la justice. C’est triste, mais c’est ainsi. Peut-être est-ce en partie pourquoi la corruption s’est si bien implantée sur notre terre. Cela ne signifie pas que, chez nous, tous éprouvent une joie extrême à donner leur argent aux corrompus. Simplement, les autres mécanismes - ceux qui permettraient de régler ces conflits grâce au droit - ne marchent pas, et cela convient très bien au pouvoir et à la criminalité.
Confronté à l’arbitraire politique et à la limitation de ses libertés civiques, l’homme ordinaire, « l’homme de la rue », préfère ne pas risquer son bien-être personnel au nom de valeurs aussi abstraites et impalpables que la liberté et les droits de l’homme. C’est aussi une triste réalité, et peut-être est-ce pourquoi l’autoritarisme s’implante avec tant de succès sur notre terre. Cela ne signifie certes pas que, chez nous, tous rêvent de marcher au pas, de chanter des hymnes nationaux et d’écouter, bouche bée, les discours insensés d’un nouveau guide. Non, chez nous aussi, on aime la liberté et on l’apprécie, à notre façon, mais le prix que nous sommes prêts à payer pour cette liberté est bien peu élevé.
Cet homme ordinaire, cet « homme de la rue », ne vote pas pour une tyrannie, quand il a la possibilité de voter. La propagande du Kremlin et des services marketing aux ordres tentent sans relâche de convaincre nos compatriotes et les Occidentaux que Poutine et Medvedev ont été choisis par le peuple, que ceux-ci ont des taux d’approbation élevés et une extraordinaire popularité, et que le peuple déborde d’amour pour eux.
En fait, les élections ont été non démocratiques et truquées, et, si l’on examine leurs résultats officiels, il apparaît qu’aux trois dernières élections présidentielles, à chaque fois, moins de la moitié de l’ensemble des électeurs a voté pour le candidat victorieux. 36 % des électeurs ont voté pour Poutine en 2000, et 46 % en 2004. En 2008, 49 % des électeurs ont donné leur voix à Medvedev. Ce sont les chiffres officiels, des chiffres truqués, exagérés et non-fiables. Même en écrasant toutes les institutions du processus électoral, en contrôlant absolument tout le système de décompte des voix, les usurpateurs en action n’ont pas pu atteindre au moins 50 % des suffrages.
Et là, c’est une devinette : que fait la société russe, quand elle comprend qu’elle a été roulée aux élections ? Les Serbes, les Géorgiens et les Ukrainiens, dans une telle situation, sortent dans la rue et organisent une révolution de velours. Et les Russes ? Rien ! Ils disent : « Il n’y a jamais eu de justice dans ce pays, et il n’y en aura pas. » Et ils s’en vont vaquer à leurs affaires. Pourquoi les choses se passent-elles ainsi ? C’est une question pour ceux qui explorent l’âme russe, cette âme qui est large comme les espaces infinis de Sibérie et aussi obscure que la nuit polaire…
Ayant jadis travaillé dans le médical, j’ai parfois l’impression que la Russie ressemble à un malade : pas méchant, mais un peu capricieux comme tous les malades, il souhaite se rétablir, mais n’a absolument pas la volonté pour se forcer à se soigner. Dans une telle situation, un malade ne peut compter que sur un entourage bienveillant : une famille qui compatit, des médecins bienveillants. Si nous prolongeons cette analogie, nous constatons qu’il n’y a – hélas – rien de tel autour de notre malade. Il n’y a ni opposition compatissante, ni Occident bienveillant.
Il semble bien y avoir une opposition et, en paroles, elle compatit même avec cette partie, malade et sans volonté, de notre société. Mais sa compassion se termine là où les problèmes commencent pour notre opposition. Ces problèmes sont ceux de la survie et de la vanité. Ils apparaissent presque dès que l’opposition se définit comme telle. Le pouvoir la place réellement dans des conditions où survivre – et survivre honnêtement – est tout, sauf facile. Une grande partie de nos organisations démocratiques passent donc leur temps à discuter avec le Kremlin des conditions de leur propre survie. Et, pour être bref, les conditions sont simples : ne pas soigner le malade et, en échange, pouvoir exercer une activité politique légale. Une minorité de nos organisations démocratiques, une toute petite partie, mais une partie obstinée qui est véritablement dans l’opposition, cherche également à survivre, mais ses membres sont déjà des marginaux et des outsiders dans la vie politique légale. Ils ont toutefois un vrai potentiel de croissance et d’influence politiques. Je crois qu’ils pourraient concrétiser ce potentiel, s’ils n’étaient pas aussi grisés par leur propre vanité, limitaient les ambitions personnes et ne considéraient pas que les politiciens n’ont besoin, ni d’une morale, ni d’une réputation. Des actions contestataires, menées avec des Rouges – par exemple, avec « L’Avant-garde de la jeunesse rouge » ou le parti « National bolchevique » - sapent la réputation des démocrates et écartent d’eux des partisans possibles. Qui acceptera de prendre des médicaments si, avec eux ou à leur place, on vous propose également d’ingérer du poison ?
Et qu’en est-il de l’autre source d’un possible rétablissement : le médecin qualifié, l’Occident bienveillant ? Hélas, sa bienveillance s’arrête systématiquement, dès que le malade comateux contracte le biceps de son bras droit… Ce médecin préfère être raisonnable et se retirer, pour que le malade inconscient ne le frappe pas de ses longs bras, en gesticulant n’importe comment. Dans d’autres cas, le médecin préfère refuser tout traitement, parce que les méthodes thérapeutiques douces ne marchent pas sur le malade. Que celui-ci se débrouille, qu’il essaie de s’en sortir à sa guise ! Ce médecin a une salle pleine de tels patients, et, partout, il agit de la même façon.
J’en donnerai quelques exemples. Au printemps 2003, les autorités communistes de Cuba ont arrêté les soixante-quinze opposants cubains les plus influents : des dissidents, des journalistes, des activistes d’organisations sociales et politiques. En réponse, l’Union européenne a imposé des sanctions au régime castriste. Celles-ci étaient plutôt symboliques : elles obligeaient les gouvernements européens à limiter leurs visites officielles sur l’île et à inviter des dissidents, dans leurs ambassades de La Havane, lors de réceptions officielles. Deux ans plus tard, les sanctions ont été suspendues et, le 23 octobre 2008, elles ont été supprimées. Peut-être que la famille Castro a libéré ces soixante-quinze prisonniers politiques qui, au cours du « printemps noir » de 2003, ont été condamnés à des peines allant de trois à vingt-huit ans de détention ? Certainement pas ! L’Union européenne a, en fait, été attendrie parce que le successeur de Fidel le dictateur, son frère Raoul le dictateur, a autorisé les simples Cubains à acheter des fours à micro-ondes, des ordinateurs et autres appareils électroniques, et à entrer dans des hôtels pour étrangers. Un progrès fantastique, qui permet d’espérer des changements, le début de véritables réformes politiques ? Mais seulement vingt de ces soixante-quinze prisonniers politiques avaient été libérés à cette date, pour raison de santé, alors que cinquante-cinq sont toujours en détention. Cela a-t-il de l’importance, quand on pense que la vente de fours micro-ondes est autorisée ? L’Union européenne devait être plus logique et sanctionner Cuba, non pas parce que des dissidents y étaient arrêtés, mais parce que la vente de produits électroniques y était interdite ! Madame Benito Ferrero-Waldner, Commissaire européen en charge des relations extérieures, ne devrait alors pas assurer à tous, après l’annulation des sanctions, que l’Union européenne continuera à suivre la situation en matière de droits des hommes, à Cuba. Parce que c’est risible et que cela ressemble à une sorte de voyeurisme politique : l’Union européenne va épier les violations des droits de l’homme à Cuba et s’exciter émotionnellement, sans rien faire.
Un autre exemple est similaire. En mai 2005, on a tiré sur une manifestation pacifique de protestation, dans la ville ouzbek d’Andijan[3], et des centaines de personnes ont été tuées. Le président Islam Karimov, ancien Premier secrétaire du Comité central du Parti communiste ouzbek, a refusé que des experts internationaux viennent enquêter sur cette tragédie. En réponse, l’Union européenne a imposé des sanctions : en novembre 2005, elle a imposé un embargo sur le commerce d’armes et a interdit de donner des visas d’entrée dans l’Union européenne aux douze hauts fonctionnaires du gouvernement ouzbek, impliqués dans la fusillade. Dès novembre 2007, ces sanctions ont été adoucies : seules huit personnes n’étaient plus admises dans l’Union européenne et, le 13 octobre 2008, celle-ci a supprimé toutes les sanctions, sauf l’interdiction de ventes d’armes. Peut-être que le président Karimov a permis qu’une enquête internationale indépendante soit menée sur les événements d’Andijan ? Rien de tel ! Tout reste comme par le passé, et les prisonniers politiques demeurent dans les prisons ouzbeks. D’après la presse, Roustan Inoïatov, responsable du Service de la sécurité ouzbek, se rend à Berlin le 23 octobre, alors que les sanctions lui interdisaient auparavant d’entrer dans l’Union européenne. Les relations se sont normalisées, tout est en ordre ! L’ONG Human Rights Watch s’indigne à juste titre : « C’est une honte que l’Allemagne l’ait autorisé à venir, sans même attendre un délai correct ! » N’est-ce pas une honte, pour un pays européen libre, de recevoir le responsable des services secrets ouzbeks, le jour même où, en Ouzbékistan, le dissident Akzam Tougounov est condamné à de la prison ? Pendant l’enquête, de l’eau bouillante a été versée sur lui ; il a eu de très graves brûlures et vient d’être condamné à dix ans de détention.
Que dit la tolérance européenne à ce sujet ? Qu’il faut être indulgent avec une tyrannie et ne pas se laisser emporter par ses émotions ? Que les relations entre l’Union européenne et les dictatures ne doivent pas dépendre de la situation des prisonniers politiques dans ces dictatures ? Que le pétrole et le gaz ne sont pas moins importants pour l’Europe que la liberté pour les Ouzbeks ?
Sans aucun doute. Le monde n’a-t-il pas fermé les yeux sur la cruelle oppression de la liberté, dans la Chine communiste, lorsque la fête du sport a pu y être organisée ? Ces gentils communistes chinois ont même promis de ne plus mettre de dissidents en prison et d’autoriser la liberté de parole. Le 31 juillet 2008, le Comité international olympique et les autorités chinoises sont tombées d’accord : aux Jeux olympiques de Pékin, en 2008, toutes les limitations sur l’utilisation d’Internet seraient supprimées. On a cru à ces promesses avec joie. Mais la promesse de ne plus emprisonner de dissidents n’a pas été tenue : alors que les porteurs de la flamme olympiques parcouraient déjà le monde, de nouveaux procès de dissidents ont eu lieu en Chine, et des condamnations à des peines de prison y ont été prononcées. Et, après les Jeux olympiques, la liberté de parole a été officiellement supprimée. C’était très simple. Juste avant les Jeux Olympiques, la Chine avait introduit de nouvelles règles : les journalistes avaient le droit de parcourir le pays, sans l’autorisation des autorités, et d’interviewer toute personne prête à répondre à leurs questions. Ces règles étaient valables jusqu’au 17 octobre, puis le pays est retourné à son ordinaire… Les dirigeants chinois se réjouissent sans doute de leur inventivité, ils boivent le champagne et trinquent à la tolérance européenne qui triomphe partout ! À ces limites de la tolérance européenne, qui permettent aux démocraties occidentales d’être indulgentes avec les régimes totalitaires.
Les exemples de cette étonnante tolérance européenne pour les régimes dictatoriaux et autoritaires sont nombreux. La situation serait encore pire sans l’action de certaines organisations européennes et de quelques individus qui critiquent la complaisance de leur gouvernement envers les tyrannies. Ceux qui défendent la liberté, dans des pays où l’on ne peut que rêver de liberté, le comprennent bien et l’apprécient. Mais ils comprennent aussi ne pouvoir réellement espérer qu’en eux-mêmes et en leurs amis dans le monde entier. Malheureusement, les démocraties occidentales capitulent trop souvent et trop facilement, quand elles sont confrontées à la nécessité de s’opposer énergiquement aux forces anti-démocratiques. On peut considérer cela comme l’art du compromis, la « Realpolitik » ou une forme particulière de tolérance, mais cela ne change rien à l’affaire. L’Occident offre aux forces d’opposition, peu nombreuses dans ces pays, l’honorable possibilité d’essayer de se tirer toutes seules de leur situation difficile…
En théorie, l’Occident a peut-être raison : débrouillez-vous entre vous, dans vos pays incompréhensibles. Si vous le pouvez, échangez la tyrannie contre la démocratie. Si vous ne le pouvez pas, périssez sans vous plaindre du destin, ni attendre de soutien de la part du monde libre.
Mais alors, que valent ces discussions sur la mondialisation, sur la valeur universelle des droits de l’homme, sur les perspectives d’une justice internationale ? Qui, dans le monde, ces idées magnifiques convaincront-elles, si elles ne peuvent pas se concrétiser en politique ? N’est-ce pas pour cela que les idées de la mondialisation suscitent un tel rejet, dans de nombreux pays ? Parce qu’elles sont prises comme de belles paroles, éloignés de la vie ? N’est-ce pas pour cela que les régimes tyranniques continuent de prospérer sur notre planète ?
Sur ce plan, la Russie n’est pas dans la pire situation. Son malheur, c’est qu’elle est lente, pataude et bien trop grande. Mais elle est réceptive aux idées de liberté et de démocratie. Simplement, ce qui lui manque, ce sont les forces pour aller toute seule dans la bonne direction. Mais je crois qu’elle essayera encore d’y aller. Même sans aide extérieure.
Néanmoins, je suis absolument convaincu d’une chose : la solidarité avec ceux qui luttent pour la liberté est nécessaire, et elle l’est, non seulement pour eux, qui risquent leur liberté et leur vie dans leurs pays, mais aussi pour l’Europe, si celle-ci cherche à conserver son influence dans un monde qui change vite. C’est pourquoi je souhaite terminer mon intervention par ces paroles de mon ami Rene Gomez Mansano, dissident cubain et prisonnier politique :
« Si l’Union européenne n’a pas la sagesse et la fermeté d’exiger le respect des droits de l’homme, nous serons tous les témoins d’un nouvel échec bruyant de la politique de conciliation, que l’Union européenne mène à l’encontre des régimes non-démocratiques. »
[1] CV : Rappelons que Pyongyang est la capitale de la Corée du Nord, que Bruxelles est perçue comme le siège de l’Union européenne, et que l’UE et la Corée du Nord incarnent des modèles de développement très différents…
[2] CV : Ce terme de « siloviki » désigne les personnes relevant de ministères « à épaulettes » (l’armée, le FSB…).
[3] L’Ouzbékistan était l’une des quinze républiques soviétiques et se trouve en Asie centrale.
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