Mardi 4 novembre 2008

 

 

 

 

 

Les dissidents,

présents au colloque

 

 

 

 

 

 

 


 

Natalia Gorbanevskaïa

 

 

 

 

                        Le 25 août 1968, huit personnes (sept selon l'histoire) manifestent sur la Place Rouge pour protester contre l'intervention des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. Sans aucune illusion, elles savent qu'elles seront arrêtées et que leur action ne servira « à rien », si l'on considère un retrait militaire comme le seul résultat digne d'attention. Néanmoins, ces manifestants - trois femmes et cinq hommes - révolutionnent tranquillement les rapports entre la société et le pouvoir soviétique. Alors que celui-ci se targue depuis des décennies du soutien « unanime » que lui apporterait la société, les manifestants de la Place Rouge rompent ce pacte engendré par la terreur, proclament leur désaccord avec la politique du Kremlin et affirment leur propre responsabilité face aux actions de leurs gouvernants. Natalia Gorbanevskaïa était l’une de ces manifestants.

                        Quelques mois plus tôt, en avril 1968, elle a lancé la revue samizdat La Chronique des événements en cours (Xronika teku]ix sobytij). Cette revue, dont Natalia Gorbanevskaïa, supervisera les onze premiers numéros, présente des faits bruts sans commentaires : les violations des droits de l’homme par l’État soviétique et les réactions à ces violations. Elle offre un modèle qui sera suivi et développé par les dissidents, en URSS et dans l’Europe sous contrôle soviétique. Présent à Rennes au printemps dernier, Bronislaw Geremek nous confiait ainsi l’influence énorme que La Chronique des événements en cours a eue sur la dissidence polonaise.

                        En mai 1969, Natalia Gorbanevskaïa fait partie des quinze personnes qui créent le Groupe d’initiative de défense des droits de l'homme en URSS, première organisation qui se donne pour but de défendre, en URSS, les droits que la législation soviétique et les pactes internationaux signés par l’URSS accordent aux individus.

                        Internée à plusieurs reprises dans des hôpitaux psychiatriques – c’était l’une des mesures répressives soviétiques – Natalia Gorbanevskaïa émigre en France en 1975. Pendant plusieurs années, elle continue à travailler dans la presse russe de l’émigration (Kontinent, puis La Pensée russe), tout en poursuivant son œuvre de poète.

 

 

 

 


 

Sergueï Kovaliov

 

 

 

 

                        Biologiste, Sergueï Kovaliov fait partie, en mai 1969, des quinze fondateurs du Groupe d’initiative de défense des droits de l'homme en URSS, ce groupe qui se donne pour but de défendre les droits que la législation soviétique et les pactes internationaux signés par l’URSS accordent aux Soviétiques. Dès lors, il ne cesse de plus de signer des lettres et des pétitions, ce qui a des conséquences fatales pour sa carrière. En octobre 1973, il fait partie des onze personnes qui demandent à Amnesty International d'enregistrer une section soviétique. Ce même mois, alors que le KGB, la presse et les officiels soviétiques se déchaînent contre Alexandre Soljénitsyne, Sergueï Kovaliov écrit à Andropov, président du KGB (… et modèle revendiqué par Vladimir Poutine ! ), et il affirme le droit, pour lui et ses compatriotes, de lire L'Archipel du Goulag, ce livre qui, basé sur les témoignages de survivants, retrace l’histoire des répressions soviétiques.

                        En 1974, alors que Soljénitsyne est expulsé d’URSS. Sergueï Kovaliov lui apporte son soutien public. Lui et deux magnifiques dissidentes - Tatiana Vélikanova et Tatiana Khodorovitch - déclarent assumer l'entière responsabilité de la diffusion de la Chronique des Evénements en Cours, cette revue créée par Natalia Gorbanevskaïa.

                        La suite des événements est dans la logique soviétique : Sergueï Kovaliov est arrêté en décembre 1974 et condamné à sept ans de camp à régime sévère et trois ans de relégation. Parce que, encore une fois, il veut que ses compatriotes puissent jouir des droits que leur donnent la législation soviétique et les pactes internationaux, reconnus par l’URSS. Il n’est libéré qu’en décembre 1984 et presque immédiatement placé sous surveillance.

                        Sous la perestroïka, Sergueï Kovaliov fait partie des créateurs du Club de la Presse Glasnost’. Il entre le Comité des droits de l'homme du Fonds international pour la survie et le développement de l'humanité, comité dont son ami Andreï Sakharov est président, et dans le nouveau Groupe d’Helsinki pour la défense des droits de l’homme.

                        Dans les années 90, il est député de Russie, Président du Comité pour les droits de l'homme auprès du Soviet suprême, Président de la Commission pour les droits de l'homme auprès du Président Eltsine, membre du Conseil présidentiel, responsable des droits de l'homme à la Douma russe. Il s’oppose très fermement à la première guerre en Tchétchenie, ce qui suscite sa rupture avec Eltsine. En 1997, il déclare :

« La société civile est une société qui sait qu'elle n'est pas là pour l'État, mais que l'État est là pour elle. L'État, c'est un appareil très important, mais ce n'est qu'un appareil, pour satisfaire les besoins de la société. Ces prérogatives de pouvoir qu'a l'État, c’est nous, les citoyens, qui les lui donnons, (en disant) : « Nous sommes le peuple, et ce n'est pas vous, le pouvoir, qui nous accordez quelques droits à nous. Ces droits ne nous sont pas donnés par quiconque, mais sont nos droits naturels, ils nous appartiennent de naissance. Et vous allez mener les affaires d'État, et utiliser votre pouvoir d'État de la façon qui nous convient à nous. » Cette psychologie n'existe pas en Russie[1]. »

Aujourd’hui, Sergueï Kovaliov continue de défendre les droits de l’homme en Russie…

 


 

Vladimir Boukovski

 

 

 

 

                        Vladimir Boukovski est l’une des figures-clefs de la dissidence russe. Pourtant, celle-ci se revendiquait essentiellement comme une résistance morale, alors que lui est un politique. Il le démontre d’ailleurs en présentant sa candidature, en 2007, aux élections présidentielles russes. Il ne se fait pas d’illusions : « L’important n’est pas la victoire. Ma tâche consiste à permettre l’émergence d’une opposition forte et structurée[2]. »

                        Vladimir Boukovski a des problèmes avec les autorités dès le tout début des années 60 : il relance les soirées de poésies et de débats qui se tenaient sur la Place Maïakovski de Moscou, mais ont été interdites ; il publie des textes dans des revues samizdats ; il lit des livres interdits… Cela lui vaut d’être interné dans des hôpitaux psychiatriques : telles étaient les méthodes répressives qui ont été, par la suite, encore développées par Monsieur Andropov, président du KGB et modèle revendiqué de Monsieur Poutine. Le 22 janvier 1967, il est arrêté parce qu'il a organisé une manifestation Place Pouchkine, à Moscou. Au cours de son procès, il souligne que la Constitution soviétique accorde la liberté de manifester et il appelle au respect de ce droit constitutionnel. Il est donc condamné à trois ans de camp…

                        Libéré en janvier 1970, il commence immédiatement à constituer un dossier sur l'utilisation, de plus en plus massive, de la psychiatrie à des fins de répression politique. Il envoie à des psychiatres occidentaux un dossier contenant les expertises psychiatriques judiciaires d’un certain nombre de dissidents – dont celle de Natalia Gorbanevskaïa – et leur demande si ces gens sont réellement malades au point de devoir être isolés. Il s’inscrit ainsi dans la démarche même de la dissidence russe : il faut rendre publics les faits bruts de violation des droits de l’homme. Le 19 mars 1971, Vladimir Boukovski est arrêté et inculpé d’activités antisoviétiques… Jugé en janvier 1973, il déclare qu'un processus irrémédiable a commencé :

« Notre société est encore malade. Elle est malade d'une peur qui nous vient du stalinisme. Mais le processus de guérison spirituelle de la société a déjà commencé, on ne peut plus l'arrêter. La société comprend déjà que le criminel n'est pas celui qui lave le linge sale en public, mais celui qui salit le linge en privé. Et quel que soit le temps que je passe en prison, je ne renoncerai jamais à mes convictions et je les exprimerai, en utilisant ce droit que me donne l'article 125 de la Constitution soviétique, à tous ceux qui veulent m'écouter. Je lutterai pour la légalité et la justice[3]. »

Il est condamné à sept ans de détention (deux ans de prison et cinq de camp à régime sévère) et cinq ans de relégation…

                        En décembre 1976, il est mis dans un avion pour la Suisse, avec certains membres de sa famille, et « échangé » contre Luis Corvalan, le Secrétaire général du Parti communiste chilien. En Occident, il écrit plusieurs livres, poursuit ses combats de dissident et reprend des études de neurophysiologie. En septembre 1991, après le putsch raté, il fait face, dans un tête-à-tête télévisé, à Vadim Bakatine, nouveau dirigeant du KGB. Il a alors accès aux archives soviétiques et ses condamnations de 1967 et de 1972 sont annulées. En 1992, le Soviet de Moscou exprime son souhait de voir Boukovski se présenter à la mairie de Moscou.

                        Actuellement, beaucoup comptent sur lui, en Russie, pour unir et dynamiser l’opposition politique.

 


 

Alexandre Podrabinek

 

 

 

 

                        En 1973, Alexandre Podrabinek réalise qu’en URSS, la psychiatrie est utilisée à des fins répressives. Il commence alors à réunir des documents et des témoignages, recense plus de deux cents cas d'abus psychiatriques et les évoque dans un livre publié en Occident, La Médecine punitive (voir l’exposition à la BU). Le 5 janvier 1977, dans la dynamique relancée par les accords d’Helsinki et dans la lignée de Vladimir Boukovski, il crée la Commission d'enquête sur l'utilisation de la psychiatrie à des fins politiques. Cette commission rend publics des cas précis de personnes internées en psychiatrie à cause de leurs convictions et apporte une aide matérielle à ces personnes. Elle obtient des résultats concrets : les psychiatres du monde entier se mobilisent et condamnent les pratiques soviétiques.

                        Le KGB surveille donc de près Alexandre Podrabinek, et celui-ci, avec une magnifique insolence, signale à Andropov, président du KGB, que sept à huit personnes ne le quittent pas d'un pas, menacent et photographient ses connaissances, et lui ont interdit de faire une excursion à ski. Le dissident ajoute :

« Citoyen Andropov ! En mon nom et en celui de six de mes amis, je vous prie de bien vouloir fournir à vos collaborateurs des skis et des luges et, s'il vous plaît, de leur apprendre à s'en servir, s'ils ne le savent pas. Ainsi, je pourrai me reposer le dimanche et le KGB, travailler normalement, sans violer la Constitution. De plus, cela renforcera la réputation de nos vaillants organes et permettra leur développement physique[4]. »

                        Alexandre Podrabinek ne fera pas de ski trop longtemps : il est arrêté le 14 mai 1978. Lors de son procès, il dénonce la mascarade que constituent de tels procès, dont le texte et le dénouement sont déjà écrits. Il le clame : « Je n'ai pas de dons artistiques et c'est pourquoi je ne participerai pas à ce spectacle, même comme figurant[5]. » Si un pouvoir totalitaire n'existe que par l'acception des citoyens de « jouer le jeu », Alexandre Podrabinek annonce, lui, ne plus jouer. Il est condamné à cinq années de relégation en Iakoutie. En 1981, il est de nouveau inculpé d’activités antisoviétiques et est condamné à trois ans de camp à régime général.

                        Pendant la perestroïka, il lance un hebdomadaire, Èkspress-Khronika, qui se veut la continuation de la Chronique des Evénements en Cours. Actuellement, il travaille toujours dans la presse.

 

 

 


 

 

 

 

 

                        Comme l’a dit Vladimir Boukovski, les dissidents russes « ne sont que de simples hommes qui ont appris à penser par eux-mêmes et ne se réfèrent à aucun schéma pré-établi, ce qui ne les empêche pas, par ailleurs, d'être d'accord sur de nombreux points et toujours solidaires[6]. »

                        Ce sont aussi des gens qui ont été constamment dénoncés comme « renégats », dans un système qui n’acceptait pas leur altérité.

                        Les dissidents revendiquaient le droit de s’exprimer et d’être protégés par la loi, et ils ont payé ces revendications d’années de détention, dans des prisons, des camps ou des hôpitaux psychiatriques soviétiques.

 

                        Il est donc intéressant de connaître leur point de vue sur la Russie actuelle.

 

 

 

 



[1]              Interview accordé à Cécile Vaissié, à Moscou, en août 1997.

[2]              Izvestiia, 6 août 2007.

[3]              Xronika Tekuschiix Sobytij, 5 janvier 1972, n°23.

[4]              Xronika Tekuschix Sobytij, 14 mars 1978, n°48.

[5]              Arxiv Samizdata, n°3350.

[6] BOUKOVSKI, Vladimir. « Préface ». In : GORBANEVSKAYA, Natalya (textes réunis par). « Nous dissidents ». Recherches, octobre 1978, n°34 : p. 10.

Par Russe à Rennes 2 - Publié dans : Colloque Rennes 2 - AFR
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  • : Sont présentés ici des textes liés aux activités d'enseignement et de recherche, menées au département de russe de l'Université Rennes 2.
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